Journal d’une thésarde. Lettres ou ne pas être #2

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On ne naît pas thésard, et on s’étonne souvent de l’être devenu… Un choix de vie assumé, au prix de quelques angoisses.

« Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres », Marcel Proust, À La Recherche du temps perdu, Pléiade, I, p. 19.

Petit florilège des réactions familiales et extra-familiales quand on annonce qu’on fait une thèse, ou quand on l’est depuis trois mois :

Une amie :

  • Non mais Anna, quand est-ce que tu vas arrêter de faire des études ? Et du coup tu restes dépendante financièrement de tes parents ? Moi ça me ferait flipper, à notre âge…
  • Non mais en fait ça fait 5 ans que je suis indépendante financièrement (alors qu’il me semble que tu es « entretenue » par ton mari, après l’avoir été par tes parents pour ton école de commerce, non ?), à l’ENS j’étais payée, après j’ai toujours fait des stages un minimum rémunérés, et là c’est comme si j’avais un CDD pour trois ans avec l’Université de R… Donc c’est quoi le problème ??

Un cousin éloigné :

  • Alors, quand est-ce que tu es enfin utile à l’Etat ?
  • Ben je donne des cours à la fac depuis deux ans, quand même, et le niveau n’est pas tellement bon donc ça me paraît utile d’apprendre les participes passés à des élèves de 18 ans qui vont devoir écrire des dizaines de lettres de motivation pour décrocher un stage…

Un ami d’amie :

  • Quand on pense que nos impôts servent à payer des allocations de thèse alors que c’est la crise…
  • Oui enfin moi aussi je paie des impôts, et je ne dis pas qu’ils servent à payer les bourses de mes élèves. Et puis les bourses de mes élèves je les trouve utiles : même s’ils deviennent caissiers, pompiers ou financiers, c’est cool qu’on leur ait donné l’occasion d’étudier Ronsard et Apollinaire, et qu’ils sachent que Barrès n’est pas une marque de chocolat à la pistache…

Mon prof d’auto-école, quand je préparais mon projet de thèse :

  • Les profs de fac, c’est vraiment un scandale : ils sont surpayés pour donner six mois de cours dans l’année.

Je suis trop concentrée sur la voie d’insertion et sur notre survie commune pour lui répondre que 3000 euros par mois à 50 ans, quand on a fait 10 ans d’études, ça ne me paraît pas exorbitant. Et qu’aujourd’hui c’est huit mois par an, où on passe son temps à préparer ses cours (parce qu’il faut arrêter de penser que les profs ressortent toujours les mêmes cours), corriger des dossiers truffés de fautes d’orthographe, remplir des charges administratives, publier et republier en vue de l’évaluation annuelle du labo dont dépendront d’éventuels financements, préparer des colloques et des journées d’étude pour faire rayonner le labo, trouver des financements et des partenariats pour l’organisation des colloques et des journées d’étude, qui occuperont les mois de « vacances« , ceux où l’on ne donne plus cours. « Enseignant-chercheur » : huit mois d’enseignement-quatre de recherche.

Et quand il commence à hurler parce que j’ai oublié mon clignotant et qu’on est à 130 sur l’autoroute, mon instinct de survie m’empêche encore de lui répondre qu’on doit être payés autant, lui et moi, pour chaque heure de cours qu’on donne, mais que j’aurais du mal à m’adresser avec une telle violence à un étudiant de 18 ans, – j’en ai 26. D’accord, on est à 130 sur l’autoroute, mais il a le double pédalage. Moi quand on me pose une question embarrassante devant un amphi de 75 élèves, je n’ai pas le coup de fil à un ami pour garder la face.

Ma mère :

  • La réunion de rentrée de ton labo, tu es vraiment obligée d’y aller ? Tu ne vas quand même pas payer un aller et retour pour ça… Tu sais ils s’en fichent que tu sois là ou pas, ils ne s’en rendront même pas compte…
  • Non mais en fait, Maman, c’est mon TRAVAIL, où je suis censée exposer mon projet de recherche, les journées d’étude que je voudrais éventuellement organiser, les difficultés que j’ai pu rencontrer avec mes élèves… Tu dirais à L. (ma sœur, interne en médecine) de ne pas aller voir ses patients ?? Tu crois qu’ils ne s’en rendraient pas compte ???

Petite précision : en lettres comme en chimie, tous les doctorants sont rattachés à un « laboratoire« . C’est vrai qu’en lettres, on n’y fait pas des expériences « pratiques » à proprement parler, mais ça reste un « laboratoire » puisqu’on y mène des recherches, à partir d’une matière qui me paraît tout aussi réelle qu’une cellule-souche ou un spermatozoïde : des textes.
L’éternelle différence de jugement entre sciences humaines (dites ‘molles‘) et sciences dures (jugées « sérieuses« ). Le docteur en lettres, socialement, reste le petit frère méprisé du « docteur« , le vrai : le médecin.

Docteur. Essai de définition :
Docteur 1 : médecin. Fonction indispensable à toute société. Consiste à se dévouer pour essayer de sauver des vies humaines. Considéré comme un notable dans une ville de Province.
Docteur 2 : titulaire d’un doctorat, notamment en sciences humaines. Consiste à consacrer une partie de sa vie à se former intellectuellement. Rôle et avenir non identifiés, et non assurés, dans la société. Généralement considéré comme un parasite.

*

À suivre.
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Journal d’une thésarde. Lettres ou ne pas être #1

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On ne naît pas thésard, et on s’étonne souvent de l’être devenu… Un choix de vie assumé, au prix de quelques angoisses.

« Les jours sont peut-être égaux entre eux pour une horloge, mais pas pour un homme. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train, en chantant. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses surtout disposent, comme les voitures automobiles, de « vitesses » différentes ».
« Raconter les événements, c’est faire connaître l’opéra par le livret seulement ; mais si j’écrivais un roman, je tâcherais de différencier les musiques successives des jours. »
 (Marcel Proust, « Vacances de Pâques », Le Figaro, 25 mars 1913).

Un début de thèse, c’est comme un opéra dont on ne connaît encore ni le livret, ni la musique. Ou comme un opéra qu’on avait toujours rêvé d’aller voir, dont on paye cher la place en catégorie 5 : on s’assoit, en s’attendant à la consécration par le chef d’œuvre, et puis on a progressivement l’impression qu’on n’a pas été totalement initié à ce qui est en train de se passer, à la différence des visages satisfaits qui nous entourent. Et là, comme il reste encore trois heures de spectacle, on se demande forcément si on n’a pas gâché son samedi soir.

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Ceci dit l’opéra, je n’y ai jamais été initiée, et ça ne m’empêche pas d’adorer les rares fois où j’y vais. De même la thèse, je n’en avais jamais rêvé, ni à 8 ans, ni à 17, ni même à 24 ans. Mais après plusieurs stages, j’ai réalisé que j’avais beau vouloir faire du journalisme, je lisais toujours Proust plutôt que Le Point, donc qu’il fallait peut-être en tirer les conséquences qui s’imposent. J’ai fait quelques vacations dans une université parisienne, histoire de voir si l’enseignement était l’aliénation dont on parle tant ; et l’aliénation m’a semblé un moindre mal.
Donc après avoir fait relire mon projet de thèse par plusieurs interlocuteurs qualifiés, j’ai obtenu une allocation pour trois ans. 1600 euros nets par mois, contre une charge d’enseignement (assez réduite) en Licence 1 et 2, l’idéal pour travailler sa thèse à côté. Je n’ai pas eu mon allocation à Paris, ce qui aurait été l’idéal, mais dans une Université dynamique à 1h30 de la capitale. Malgré quelques pressions de l’École doctorale pour que je m’installe à R., j’ai décidé de rester à Paris et de payer mes allers et retours en train : la Bibliothèque Nationale ne déménagera pas, et mon copain non plus.

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Au quotidien, la vie de doctorant (parce qu’on ne dit plus  « thésard  » depuis des années, beaucoup trop péjoratif comme tous les mots en -ard : bavard, trouillard, tocard, Sorbonniquard…), c’est la liberté et le luxe incroyables de gérer son temps comme on veut.
Quand on se réveille à 8h et qu’on a la journée pour lire Proust, c’est presque la même euphorie que se lever à l’aube, et voir le soleil pointer au sommet d’une montagne. On n’est pas sûr d’aller jusqu’en haut, mais le chemin s’annonce agréable.
Et puis quand on remplit sa tasse de café entre les deux chapitres d’une thèse sur l’hypallage ou l’implicite, on a la satisfaction de se dire : maintenant, c’est moi le patron.

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« Doctorant« : je ne sais pas réellement qui a créé ce mot. On disait « doctorat« , « docteur« , mais entre les deux il y a ces longues années de work in progress où on est « doctorant » : on travaille à son « doctorat« , on est progressivement en train de devenir « docteur« . Souvent les mots en –ant, ce sont des participes présents qui expriment une action en cours : marchant, chantant, travaillant… Être « doctorant« , c’est comme devenir une action en cours, l’incarnation d’un labeur interminable. Réjouissant, comme identité.

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À suivre.
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