Deux suites littéraires de la suite 2806 d’un hôtel new-yorkais… Une « inter minable » affaire

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21 février 2014….. L’autre jour, matutinal, Régis Jauffret twittait: « Quand on vit dans un immeuble, les voisins habitent à un jet de sperme de chez vous. » Pourquoi faut-il toujours aller y voir ? Là ! Vers les humeurs de l’origine…

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Par Philippe Lefait

… Les humeurs de l’origine ? Ce mystérieux coït inaugural par lequel nous sommes en vie et qui nous laisse inconsolables de ne pas l’avoir vécu et toujours curieux de ce qui s’y rapporte, aussi scabreux que ce puisse être. Le reste est hypocrisie ou discipline surmoique. Certains rapports d’un président n’intéressent que son intime mais la gazette qui les révèle explose son tirage. Une morale collective qui s’arc-boute sur la distinction privé public au pays de l’intrusion numérique n’a rien empêché de «l’inter minable» dépeçage médiatique de Dominique Strauss-Kahn.

Le phallus comme principe de curiosité.

La fascination du Phallus -l’espagnol Juan Francisco Ferré dit joliment dans Karnaval : «Le spectre mauve du Dieu K »- et de sa garde rapprochée (pouvoir, domination, génitalité, argent) s’inscrit dans les siècles des siècles du vivant. Et la littérature continue ces jours-ci de céder à la facilité et d’explorer la réalité supposée –la porte était fermée- d’un acte sexuel dont l’accomplissement est enfoui dans un retrait de plainte, un renoncement à poursuivre de la justice américaine et le secret d’un arrangement financier. Avec deux nouveaux livres sur le mystère de la chambre 2806. Deux autres suites des suites de la suite !  Il y a eu celles de Marcela Iacub, Stéphane Zagdanski, Marc Weitzmann, Marc-Edouard Nabe, Tristane Banon, accessoirement celle du cinéaste Abel Ferrara. Tous se sont déjà arrêtés sur la défaillance d’une éclisse, le 14 mai 2011, sur la voie royale qu’empruntait alors le grand chef du FMI.

Juan Francisco Ferré et Régis Jauffret inspectent aujourd’hui l’aiguillage. Le premier fantasme un « Dieu K » quand le second réinvente les éléments de contexte, les actes manqués, les parts d’ombre d’une carrière fracassée par un passage à l’acte. Comme on imagine que ni l’un ni l’autre n’ont recueilli les confidences de l’intéressé ou de sa marionnette des Guignols de l’info, seule l’inconvenante, inépuisable et mondialisée couverture médiatique a inspiré leur veine, satirique pour l’un; fait-diversière pour l’autre qui s’autocite en exergue de La ballade de Rikers Island : « Le roman, c’est la réalité augmentée ». Et Jauffret sait faire dans ce registre –clarté, fluidité, rythme- depuis Sevère et l’affaire Stern, du nom d’un banquier suisse assassiné en combinaison de latex. Dans Claustria, il s’était arrêté sur la séquestration incestueuse d’Elisabeth Fritzl par son père dans un sous sol insonorisé d’Autriche.

L’abîmé des héroïnes.

Dans ces deux livres, les femmes,  objets de la domination et de la puissance masculines, sont héroïsées dans un air du temps où la littérature métabolise le féminisme. Ferré titre notamment sur l’enfer des femmes. « Ils sont sortis de cette chose que nous avons entre nos cuisses et leur seul désir est d’y retourner, de force, par la violence, par la force et la violence qu’ils ont reçues comme un cadeau du ciel afin de pouvoir nous violer depuis que nous sommes toutes petites, du seul fait d’avoir cette chose entre les cuisses. » Chez Jauffret , quatre personnages séquencent le récit. Le premier a une « libido magnifique qui ne lui laissait pas un temps de repos » mais il respire mal et pour cause. « Ogre » déchu, il est dans un cul de basse fosse, menotté. C’est le plus grand mat politique de l’histoire contemporaine. Le deuxième -l’auteur- qui a fait le déplacement en Afrique et à New-York prétend y voir ou y dénicher ce que la presse n’a pas pu ou su raconter.
L’une des deux femmes est nommée Nafissatou. Elle est originaire d’un continent où le mot viol peut, dans certains pays, ne pas exister ; où le crime peut encore faire retomber la culpabilité sur celles qui en sont victimes. Elle demande simplement : « Est-ce que les clients ont le droit de faire tout ce qu’ils veulent avec nous ? ». L’autre –Duras aurait déjà dit : « sublime, forcément sublime. »- est une « épouse vexée », humiliée, mais fière et dure au calvaire. « La permanente inquiétude des ambitieux, il s’en était déchargé sur elle. Il avait réussi à la persuader que ses victoires seraient autant de preuves d’amour. »

 Dégoût et baroquisme.

Là où le Français fabule une chronique, l’Espagnol opte pour le baroquisme. « DK est à la tête de cette légion de verges, circoncises ou non, qui nous visent sans arrêt, dans la rue et au boulot, dans le métro et l’autobus, à l’intérieur et à l’extérieur de la maison. Toute femme se sait surveillée par cette batterie de bites engourdies. Peu importe, on n’est pas dupe. » A ces joyeusetés du récit, il juxtapose des bacchanales souterraines ou les précisions du synopsis d’un documentaire canadien qui convoque le linguiste Noam Chomsky et ses considérations sur les postures « extramorales », le philosophe Slavoj ZiZek et ses questions existentielles sur l’érection, la réalisatrice Catherine Breillat pour qui « l’abus et le viol sont des constantes des relations humaines », Lady Gaga qui rapporte l’amplitude des positions érotiques à la théorie d’Einstein ou Michel Houellebecq qui s’obstine à chercher dans le sexe une révélation qui ne vient jamais.
Ces deux romans dissèquent cet « au dessus de la loi » qui fait la suffisance et la toute puissance enfantine des maîtres d’un monde où le racisme est toujours à l’affût. « Ils ne peuvent plus maîtriser leur caquet, leur mépris pour ces noirs trop gâtés accusant la main qui jette les graines de la survie sur leur coreligionnaires restés dans leur merdier d’Afrique, d’avoir pesé sur le crâne d’une de leur sœur afin qu’elle tète la semence qu’elle aurait dû emporter fièrement chez elle pour s’en engrosser » appuie Régis Jauffret. La débandade arrive quand il ne reste au puissant qu’un gobelet à côté d’une carafe en plastique dans une cellule de prison new-yorkaise. Juan Francisco Ferré préfère voir « Le dieu K » finir dans les égouts de la ville, avec une bande d’insurgés qui dénoncent les ravages du capitalisme financiarisé et massacrent en sous sol l’ultra-libéralisme.
La remontée en surface laisse le lecteur un tantinet épuisé et englué dans une fascination/répulsion de tant de prostitution des âmes et des corps, de tant de peine à jouir plutôt qu’à désirer l’autre ou un état du monde.

Philippe Lefait. (© Le Magazine Littéraire).

Karnaval. Juan Francisco Ferré. Editions Passage du Nord-Ouest.

La ballade de Rikers Island. Régis Jauffret. Editions du Seuil.

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