MEMOIRE OUVRIERE 1. LA VIE DES GENS…

gravity-smallPhilippe Lefait

    Entretien réalisé à Vitry sur Seine le 30 novembre 2013.   

« Allons enfants de la Patrie…. »

Khoukha Zeghdoudi (coordinatrice de projet au centre social Balzac de Vitry sur Seine) :

J’ai été naturalisée il y a trois ans. Je suis née en Algérie et je suis arrivée en France en 1974 à l’âge de trois ans. Je ne me suis jamais aperçue que je n’étais pas française parce que jamais on ne me l’a fait remarquer et parce que ça m’importait peu. Je vivais. Je travaillais. J’étais militante. Je parlais français, je rêvais français. Tout se passait bien. Je ne me sentais pas d’ailleurs.

J’ai en pris conscience en 2002 quand Le Pen est arrivé au deuxième tour. Et là, d’un coup, je me suis dit : « Merde, C’est possible ! ». Quand je suis allée en préfecture, c’était bizarre de réclamer la nationalité française. Je me suis demandée pourquoi je ne l’avais pas obtenue automatiquement, pourquoi j’avais à faire la queue. Pourquoi un dossier si lourd, pourquoi cet entretien ? Pourquoi me demander le nom d’un Premier ministre que je connaissais. Quand je l’ai obtenue, je connaissais la Marseillaise depuis belle lurette, mais d’un coup elle devenait beaucoup plus solennelle. Je suis revenue au centre en disant « ca y est ! » et tout le monde se marrait et disait : « Mais t’étais pas française toi ? »  Beaucoup de choses se bousculaient en moi. J’avais toujours été française mais désormais il me fallait un papier pour le justifier !

– Etes-vous plus Algérienne depuis que vous êtes française ?

– Non ! L’Algérie j’y vais une fois tous les quatre mille ans. J’ai transmis la langue, le berbère, à mes enfants et je passe facilement d’une langue à l’autre. En revanche, j’aide les associations culturelles à ne pas être communautaire, à s’ouvrir. Il y va du partage de la culture et de l’échange ! »démolitionBalzacDémolition de la dernière tour de la cité Balzac
© AFP / Eric Feferberg – 2013

Khoukha, Balzac et le centre social

A Vitry, Balzac est plus connu comme « quartier difficile » (incivilités, délinquance) que comme écrivain. Les medias ont ancré sa réputation dans le sordide quand un fait divers en 2002 (l’immolation dans un règlement de comptes d’une jeune femme de 17 ans, Sohane Benziane, dans un local à poubelles) a endeuillé la communauté d’une cité HLM des années 60, avec ses barres, ses tours et son béton, comme ailleurs.
Aujourd’hui un vaste plan de rénovation urbaine va ajouter à quarante ans d’histoire. Démolitions, Constructions, recherche d’une nouvelle mixité sociale. L’architecture et une volonté politique ouvrent le quartier sur la ville.
Depuis plus de trente ans, vaille que vaille, avec quelques salariés et aujourd’hui dans de nouveaux locaux, au centre social Balzac on essaye au mieux d’accompagner une autre envie de quartier, fondée sur l’éducation, l’accès à la culture pour tous, la solidarité, l’écoute des habitants et la pratique citoyenne. Au delà de la note de bonnes intentions, entendre Khoukha Zeghdoubi, la directrice adjointe du lieu, c’est entendre une volonté farouche dans l’adversité des temps.
Khoukha Zeghdoudi : J’ai vécu l’essentiel de ma vie dans ce quartier. J’ai un BTS commercial et suis salariée du centre depuis 1993.  Je me suis occupée pendant dix ans d’insertion pour les 16-25 ans avant de prendre en charge la coordination de projets.
J’ai trois enfants à qui je pense transmettre mon côté militant. J’ai toujours été curieuse. Dans ma famille, petits, quand nous faisions nos devoirs, nous nous arrêtions et nous débattions de sujets d’actualité, de la religion, des parents. A 16 ans, j’étais sûre de vouloir être quelqu’un d’actif. J’avais envie de partager, d’être dans le social, de faire bouger les choses. Et très vite, au cours de ma scolarité je me suis impliquée. A 20 ans, j’ai monté une équipe de basket féminin. On est partie de zéro et on est montées au sommet. Toutes les situations difficiles m’intéressaient, j’étais préoccupée du bien vivre ensemble, d’animations de quartier. J’ai organisé des séjours de vacances pour des jeunes filles sur la Côte d’Azur et en Bretagne. Pour moi, il y avait forcément une richesse dans ce quartier qui n’était pas reconnue à l’extérieur. Dès la fin des années 1980 je savais à quelle porte taper pour récupérer « un peu de fric ».
Petite, je me souviens de la mixité sociale, de notre voisine qui travaillait à la télévision, ou des cadres qui habitaient à côté de chez nous. L’objectif c’était le bac, des études supérieures, acheter un appartement. Le travail était une valeur importante.

Les goûters du policier.

– A partir de quand situez-vous, le basculement qui va faire la mauvaise réputation de ce quartier ? Est-ce réversible ?
– K. Z. : Quand à la fin des années 70, mes parents ont quitté le onzième arrondissement de Paris pour un grand appartement en banlieue avec sanitaires, c’était le luxe et un environnement hyper agréable.  Puis la crise et le chômage sont arrivés. Et la précarisation. Ceux qui s’en sortaient ont cherché à acheter ailleurs et ont été remplacés par plus précaires qu’eux. La paupérisation a gagné, le quartier a viré au ghetto dont les medias ont renforcé l’image. Cercle vicieux ! Le quartier Balzac avait désormais mauvaise réputation.
– La violence. Un fait divers horrible. L’économie parallèle.  Comment traiter ? Comment désamorcer ?

– K.Z. : C’est bien sûr aux pouvoirs publics d’intervenir. Mais Quand je m’occupais d’insertion, je faisais face essentiellement à la souffrance causée par la vaine recherche d’emploi. Pour le reste, j’étais aidée par le fait que je connaissais tous les parents.
Quand les étés étaient « chauds », on  réussissait à bien travailler avec la police. Certains policiers y croyaient, avaient envie, s’impliquaient, comme celui qui un jour, en uniforme, a réuni tout le monde après un vol, pour rappeler la loi. Son message, ce jour-là, est passé. C’est le même qui nous demandait un petit budget pour organiser des goûters avec les gamins du quartier. Le facteur humain est aussi important que les questions d’argent.

– Les miracles existent ! Les contrôles au faciès aussi !

– K.Z. : Non, ce type y croyait. Il habitait le quartier sans y exercer sa profession. Il n’avait pas à contrôler les gamins pour lesquels il s’investissait. Question de personne et de volonté. Et quelle erreur de mettre de jeunes policiers venant de province et trop peu expérimentés face à ces situations difficiles.
Sinon, j’ai toujours été  contre l’idée d’une réponse agressive et violente aux contrôles. Je conseillais aux jeunes de présenter leur carte et de s’en ficher parce qu’ils étaient en règle et que les autres perdaient leur temps à les contrôler. Reste l’humiliation qu’ils subissaient !

– Comment Manuel Valls entend-il ce que vous dites ?

– K.Z. ……

– C’est la première fois que vous ne répondez pas immédiatement.

– K.Z. : Oui. Honnêtement, il y a des moments où je me sens démunie ? On peut finir par manquer de confiance, par « ramer », par baisser les bras devant l’ampleur des difficultés. On se voit tenter de survivre ; on s’entend dire qu’il faudrait plus d’une vie tellement il y a de choses à faire. La question des violences conjugales par exemple est un sujet qui me tient à cœur. Tous les ans on mobilise pour une marche dans le quartier. La réalité de terrain que nous observons ne correspond pas à ce que j’entends à la télévision ou à la perception qu’en ont les politiques. Si une femme victime de violence ne peut pas partir en toute sécurité, elle finira par rester. On se contente d’en mettre une couche pour le vingt cinq novembre en négligeant l’ampleur de la question de l’accompagnement.

Le rap et le bassin de rétention.

– Que faites-vous quand vous n’êtes pas démunie ?
– K.Z. : Le rap c’est bien mais pas seulement. Il faut amener de la culture, de l’artistique, il faut aller sur des projets innovants qui peuvent parler à différentes personnes et pas seulement à celles qui sont en difficulté. Récemment, par exemple, nous avons fait la nuit blanche à Paris. Au départ, ça ne voulait rien dire pour les habitants du quartier. Ils considéraient que c’était une « folie » d’aller dans la capitale exposer des morceaux de bâtiments démolis. Sauf que, un collectif qui les associait à des artistes a fini par aboutir à un projet soutenu par les collectivités locales. Exposer ce morceau de quartier est une valorisation et ils y sont allés en posant comme condition de ne pas être présentés comme « les malheureux habitants du quartier Balzac ». On est ici à peine à dix minutes de St Michel.

BalzacNuitBlancheLe projet emmené par  l’artiste Daniel Purroy « LA CITÉ BALZAC À PARIS » propose la reconstitution au cœur de la capitale d’un fragment de la façade d’un immeuble de banlieue, dont les matériaux ont été récupérés avec l’aide des habitants avant la démolition. Cette installation est proposée pour la Nuit Blanche 2013. L’installation assemble plusieurs dimensions. Elle est un objet architectural monumental, avec 3 étages reconstitués à partir des matériaux d’origine (revêtement de façade, fenêtre). Elle fait éclore dans l’espace urbain de la capitale, le temps d’une nuit sans sommeil et rêveuse, un bâtiment typique des cités de banlieue. Elle est une œuvre d’art contemporain, ludique, mouvante avec ses lumières qui s’allument et s’éteignent aux fenêtres du bâtiment plat. Elle est une durée, écrivant ce quartier durant la nuit, avec une création sonore diffusée en direct qui évolue au fil des heures. Elle est trace et mémoire, toute la façade étant constituée des véritables matériaux collectés sur le chantier.

– L’idée d’une citoyenneté à réinventer ?

– K.Z. : « Le pouvoir d’agir des habitants » ! C’est notre grand thème du moment. Il consiste à leur donner les éléments pour nourrir leur réflexion. Il s’agit de ne pas décider à leur place, de les considérer. Cette ville -Vitry est une municipalité communiste- a mis à leur disposition des lieux, organisé des moments de concertation sur le bâti. Dans le cadre du renouvellement urbain, notre combat a été de les faire participer aux comités de quartier, aux assemblées générales. C’était tout sauf évident ! Parce que, pour beaucoup, « tout est décidé dans les hautes sphères ! », parce que pour certains il y a la tentation d’une droite forte, parce qu’ils ne comprennent pas un architecte qui  parle d’un « bassin de rétention » ou d’une « zone de chalandise ». En matière de renouvellement urbain, nous avons travaillé avec une compagnie de théâtre sur ces a priori et ces méfiances. Une pièce a été jouée dans laquelle les habitants se sont reconnus dans une adaptation et une mise en scène qui prenait en compte leurs desiderata.
Ils ne savent pas forcément non plus qui est Balzac ou cette Olympe de Gouges qui a donné son nom à la rue dans laquelle nous sommes. Nous avons fait une réunion publique pour leur expliquer. La citoyenneté passe par là ! Les gens ne savent pas que le collectif crée du pouvoir. Nous les considérons comme des citoyens. C’est d’eux que nous apprenons.

– Quels sont les marqueurs de la réapparition d’une vie de quartier ?

– K.Z. : De nouvelles têtes arrivent. On y accède à la propriété. Il y a le 1% patronal. La méfiance réciproque des anciens habitants et des nouveaux arrivants s’estompe. Un documentaire de Daniel Kupferstein, dans le regard de l’autre (voir la vidéo) a également été fait sur le quartier. Il a réussi à en saisir la densité et a bien perçu les parcours de vie de ses habitants.

– Quelles sont vos limites ?

– K.Z. : Nous sommes sept permanents. Il y a des restrictions budgétaires et tant à faire. La question est de savoir quel bras nous allons nous couper pour continuer. Déjà que nous ne comptons plus nos horaires. Nous risquons l’essoufflement et la fatigue. Plus grave ! La paupérisation. Certains n’osent plus aller aux restos du cœur. Des mères se privent pour leurs enfants. Face à cette misère, nous sommes démunis. Nous n’avons pas de budget spécifique. Nous ne pouvons qu’écouter ! Plus largement, la France a des difficultés avec la prévention. On intervient alors que les gamins sont déjà en échec scolaire ou en prison. Les institutions se réunissent, discutent mais après ? C’est l’après qui importe. Nous manquons de coordination, d’échange, MarcheAffichede paroles communes. Il nous faut éviter que chacun travaille dans son coin.
J’ai vu le film « La marche » et j’en suis sortie en me disant :
« Oh merde, il y a encore tellement à faire ! ». Et le discours politique laisse bien sûr à désirer quand on entend des insultes raciales. Comment voulez-vous que ces paroles ne gagnent pas les quartiers ou les terrains de foot…

Entretien réalisé le 30 novembre 2013 à Vitry sur Seine.

gravity-smallPhilippe Lefait

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