Une littérature de combat

« La parole doit être terroriste », écrit Pierre Drachline dans Pour en finir avec l’espèce humaine. Et les Français en particulier. Victor Hugo estimait bien que la pensée valait insurrection. Dont acte, et bravo aux écrivains qui en cet automne réussissent à pulvériser tous azimuts les airs que nous imposent les maîtres des temps qui courent. L’immédiateté technologique et l’ultralibéralisme financiarisé les rendent toxiques.

gravity-smallPhilippe Lefait

© le magazine littéraire 538

 

L’usage et l’abus du sarcasme vont à l’humeur de Pierre Drachline comme de vieilles peaux revenues de tout. Dans sa volonté d’en finir avec la terre entière, il a le sens de la table rase et de l’instruction à charge, de la méchanceté et du meurtre avec le verbe comme arme par destination. Mais son dégoût de l’espèce n’est ni grincheux, ni irrémédiable. Il est jubilatoire et nous aide dans une pulsion joyeuse à force d’être martelée à bien vomir la réaction et la dictature de la conformité. Certes, il avoue s’être lui-même « doucement corrompu » mais son excellence est incontestable dans l’exercice de style et le bonheur d’expression. « Le pouvoir est la plus efficace putréfaction qui soit ». « La révolution meurt dès qu’elle s’installe dans ses meubles ». « La France n’est plus une nation. Juste une charogne ». « L’Education nationale est une machine à lobotomiser »9782749110486. Dans les livres s’étalent «des confessions sexuelles écrites à l’encre de bidet ». D’ailleurs, « lire sur un écran n’est pas lire. C’est digérer sans avoir mis un bonheur en bouche. » Et 178 pages à l’avenant où, dans l’usine à gaz de notre misère sociale politique et intellectuelle, sont étrillés au choix les potentats vicelards ou jouisseurs, les bobos, les écolos et leur concentré de morgue et d’autosuffisance, les pantins médiatiques, les cons aussi passifs que les fumeurs, les pauvres qui méprisent plus pauvres qu’eux, le colon culturel américain et les aliénés au portable. « Une insoumission qui n’implique pas le rejet de l’espèce humaine est une duperie. Les systèmes oppressifs étant les enfants naturels de l’homme. Nous enfantons les barbaries dont nous nous proclamons les victimes. »  D’où cette radicalité à défriser le bien pensant et un lecteur dont tous les petits conforts et les grandes lâchetés sont épinglés. Derrière la posture, la tendresse vous surprend chez l’écrivain quand il visite une maison de retraite et aperçoit celle dont il se demande « vers quel rivage avaient fui ses larmes ? » Sans doute, une mère dont l’internement ajoute à l’inatteignable. Quand il évoque les « insolents vaincus » de la Commune ou ses amis poètes « d’une singularité consolante ».

On imagine que Jean Deichel pourrait trouver grâce aux yeux de cet imprécateur efficace. Deichel est au romancier Yannick Haennel ce que Louise Wimmer -le film est sorti en 2012- est au cinéaste Cyril Mennegun : un commun des mortels qui, exclu ou allergique au monde, habite dans sa voiture, cet « intervalle », ce dernier lieu de soi.  Mais là où Louise ne cherche qu’à réintégrer le circuit du logement social Jean fuit « l’univers2013-08-21-renards_pales_huffingtonpost_fx[1] étouffant du salariat » et  une société dans laquelle « la « crise » est l’autre nom du monde qui vient». Il finira par trouver dans la mémoire de la Commune et dans la cosmogonie Dogon une occasion d’essayer de refaire le monde. Et –passant du je de sa solitude au nous de son engagement- il rejoint Les Renards pâles et leur «insurrection des masques» dans une capitale aux murs tagués.  «La France, c’est le crime» ! Leur guérilla urbaine déroute les forces de l’ordre quand elles arrêtent le sans papiers et met les badauds de la République devant leur responsabilités « Notre époque était celle où la police avait remplacé la politique. Ce remplacement était historique ; il signait notre servilité. Par le mot de « police », il n’entendait pas seulement les forces de l’ordre, mais tout ce qui, en nous, accepte d’être réduit. »

A la rage lucide de Pierre Drachline, au fantasme refondateur et africain de Yannick Haennel, Flore Vasseur ajoute le constat d’une société de la performance sans affects, sans doutes, sans joies et d’une génération de l’ubiquité, sans temporalité, sans sensualité et sans repères. Elle désarticule une mécanique post-moderne. Celle quiEquateurs1308_EnBandeOrganisee[1] permet aux copains d’une promo HEC d’investir En bande organisée la finance, la politique, la presse et la communication. Ces presque web natives –la documentation qui a servi au livre est accessible sur Internet grâce à des flashcodes qui permettent une « lecture augmentée »- vont rejoindre la caste des élites et des prédateurs, fracassée dans l’arrière boutique mais sans états d’âme en vitrine. Le temps est à la dette ; à la boulimie de « la Pieuvre », la banque Folman Pachs (toute ressemblance…) si totalitaire et soucieuse du bien être de ses collaborateurs qu’elle peut les liquider ; aux errements des dirigeants de la zone euro «Ceux qui gouvernent n’ont pas été élus. En trente ans, le pouvoir est passé des parlements aux salles des conseils d’administration. L’humanité est un produit marketing ou financier, le politique un paravent, rémunéré comme tel. Du petit personnel. » Dans ce thriller, Flore Vasseur poursuit son travail de sape du pouvoir contemporain entamé avec Une fille dans la ville et Comment j’ai liquidé le siècle. Cette génération de quadras speedés et toujours frustrés ne sert qu’à faire fonctionner un système qui l’engonce dans ses marqueurs : « les états-majors du CAC 40, la loge du Grand Orient ou de Roland-Garros, les dîners au Siècle ou à l’Elysée. Amitié, loisirs, vacances, tout est tactique, retour sur investissement, courbe d’expérience. Ils conçoivent leur destin comme un long plan d’action, une succession de défis. »

Sinon, quand Yannick Haenel, soucieux, écrit : « Croire en la politique, c’est encore penser, même confusément, que le mal n’a pas le dernier mot », Pierre Drachline, mordant, rétorque : « Aujourd’hui, en France, élire le président de la république, c’est choisir le représentant du personnel. Ni plus, ni moins. »

gravity-smallPhilippe Lefait

Pour en finir avec l’espèce humaine. Et les Français en particulier. Pierre Drachline, Cherche midi.

Les Renards pâles. Yannick Haenel, Gallimard.

En bande organisée. Flore Vasseur, Equateurs Littérature.

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